Un argumentaire de Nadia Geerts, collaboratrice au Centre Jean Gol

Rappel des faits :

La presse annonçait ce weekend que Sarah Schlitz, secrétaire d’État à l’Égalité des Genres, à l’Égalité des Chances et à la Diversité, participerait à une marche « en non-mixité choisie » interdite aux hommes, organisée dans le cadre des rencontres écologiques d’été à Liège. Cette « balade inspirante » aura pour thème l’impact de la crise sanitaire sur les inégalités entre les femmes et les hommes. Elle est réservée aux femmes et « à toutes les personnes qui se sentent femmes ».

N’a-t-on pas le droit de se réunir en « non-mixité choisie » ?

Si, évidemment. Il arrive dans de nombreuses circonstances que des groupes soient composés uniquement d’hommes ou uniquement de femmes.

Est-ce un évènement privé ou public ?

Lors d’un évènement privé, chacun est libre d’inviter qui il veut ; la non-mixité peut alors être accidentelle (une sortie entre amis) ou délibérée (un enterrement de vie de garçon) sans que personne ne puisse évidemment y voir quoi que ce soit à redire. Il existe aussi des clubs et cercles privés réservés aux hommes ou aux femmes (des centres de fitness par ex.), quoi qu’on pense d’ailleurs de ces lieux privilégiant l’entre-soi.

En revanche, s’il s’agit d’un évènement public, c’est-à-dire s’il est annoncé de manière publique, il doit en principe être ouvert à tous.

Des exceptions peuvent être prévues, mais il doit alors y avoir une raison impérieuse de restreindre l’accès à une catégorie spécifique de personnes. C’est le cas des groupes de parole sur des thématiques particulièrement sensibles, comme celles destinées aux victimes de violences conjugales ou de viol. Dans le cas présent, une balade sur le thème de l’impact de la crise sanitaire sur les inégalités hommes/femmes ne parait pas nécessiter la création d’un espace sécurisé (« safe space ») où la parole puisse circuler de manière libre.

Notre arsenal juridique interdit à juste titre la discrimination sur base de critères tels que le sexe ou un autre des critères protégés. Aussi, lors d’un évènement public, le libre accès de tous doit être la règle, et les interdictions l’exception, qui doivent être fondées sur un motif impérieux. Pensons à la manière dont serait accueillie l’annonce d’une activité publique quelconque interdite aux Noirs, aux femmes ou aux homosexuels.

Une secrétaire d’État n’a-t-elle pas le droit de participer à ce type d’évènement ?

Outre le caractère problématique de cette activité, pour les raisons évoquées ci-dessus, le fait qu’une secrétaire d’État y participe en tant que telle (et non à titre privé) pose également question. Se pose en effet alors la question de la cohérence entre son mandat et cette participation.

Ayant en charge les questions d’égalité et de diversité, Sarah Schlitz participe à un événement qui rompt avec l’égalité des hommes et des femmes (en l’occurrence, le droit égal de chacun de participer à une activité publique sur un thème qui l’intéresse), et ce, comme dit précédemment, sans qu’aucun motif impérieux ne justifie cette rupture d’égalité. Un tel événement constitue aussi un amoindrissement de la diversité, dès lors que les hommes y sont interdits.

Plutôt que l’égalité et la diversité, un événement tel que celui proposé ici entend répondre à la discrimination dont les femmes ont été (et sont encore parfois) victimes par des mesures de même nature, cette fois à l’encontre des hommes, comme s’il était possible de combattre une discrimination en en commettant une autre. Une telle logique contribue en réalité au clivage et au morcellement de la société.

Et ceux qui « se sentent femmes » ?

Si l’évènement est interdit aux hommes, « ceux qui se sentent femmes » y sont en revanche les bienvenus. Ce qui, en réalité, constitue une négation de toute pertinence des catégories biologiques d’« homme » et de « femme ».

La possibilité pour un être humain de changer de sexe est une avancée considérable qu’il n’est pas question ici de mettre en cause. De même, la déconstruction des stéréotypes de genre est un chantier essentiel si l’on veut promouvoir la liberté de chacun de se définir et de se réaliser en échappant autant que possible à toute assignation de genre.

Pour autant, faire du sexe une question relevant exclusivement du ressenti est une dérive dangereuse qui risque de nous mener demain à des impasses. Pensons par exemple à ce procès intenté au Canada par une activiste trans non opérée qui, s’étant vu refuser une épilation « maillot » auprès d’une esthéticienne, a porté plainte pour transphobie – et a perdu son procès.

Un mot encore pour conclure…

Les réunions en « non-mixité choisie » ont tendance à se multiplier, pas uniquement sur un critère de sexe d’ailleurs : le terme désigne parfois des réunions d’où sont exclus les « Blancs », par exemple.

L’argument, issu de la pratique américaine des « safe space », consiste à défendre la possibilité d’une parole plus libre dès lors que la figure de l’oppresseur (qu’il soit symbolique ou réel) est absent : les hommes et les Blancs ayant davantage tendance à imposer leur parole, leur récit, leur point de vue, il importerait qu’une autre parole puisse émerger, à l’abri de cette domination symbolique.

Mais le prisme oppresseur/opprimé, s’il peut parfois avoir sa pertinence, ne peut servir d’unique grille d’analyse, au risque d’enfermer définitivement l’homme blanc hétérosexuel dans un statut d’oppresseur, quelles que soient ses idées et sa sensibilité. Car ce serait faire primer des déterminations auxquelles nous ne pouvons rien sur nos choix et engagements individuels. Une approche humaniste ne peut se résoudre à une telle assignation identitaire.

Si l’on peut entendre l’argument, ne perdons pas de vue

  • Le principe général : la liberté est la règle, l’interdit l’exception.
  • L’objectif : on ne répond pas à l’exclusion par l’exclusion. Plutôt que l’isolement et l’entre-soi, développons des aptitudes de prise de parole pour tous et toutes, afin que toutes les voix soient entendues… par tous et toutes !
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