Idées

Un bon dirigeant doit-il se montrer impopulaire?

By 11 avril 2013 octobre 3rd, 2013 No Comments

« Un bon dirigeant doit-il se montrer impopulaire? »  Tel était le titre d’un article du Soir le 13 avril 2013 suite à la disparition de Margaret Thatcher. Corentin de Salle a été interviewé à cette occasion. L’entièreté de l’échange est repris ci-dessous.

Q. Ronald Reagan disait de Margaret Thatcher qu’elle était « the best man in England », soulignant ainsi ses « mâle attitudes ». Ce bon mot lui rend-il justice ?

C’est une erreur fréquente. En réalité, cette figure politique exceptionnelle était, en un certain sens, authentiquement féminine. Par maints aspects, elle rappelle Antigone. Ce qui fait la beauté du combat d’Antigone, c’est qu’elle refuse tout compromis et que, sûre de son bon droit, elle accepte de défendre sa cause jusqu’à la mort si nécessaire. Thatcher qui rentre en lutte ouverte contre les terroristes de l’IRA et qui, quelques heures après l’attentat de l’hôtel Brighton dont elle réchappa de justesse, prononce un discours avec une détermination et un sang-froid universellement admirés, c’est un peu comme Indira Gandhi qui brave les autonomistes Sikhs ou Aung Sang Suu Kyi qui affronte la junte birmane.

Q. Au fond, Margaret Thatcher était-elle réellement une politicienne ?

Cette la question de la différence entre la figure du politicien et celle de l’homme d’Etat. Soucieux de plaire et de rassembler, un politicien cultive le sens du compromis. Fin connaisseur des rapports de force, interactions et équilibres au sein de la faune et de la flore de l’écosystème politique, un politicien est souvent pusillanime car il déteste les bouleversements et redoute les effets boomerang. Les yeux rivés sur les sondages et les articles de presse, un politicien est souvent aussi versatile et ondoyant que l’opinion publique. Or, Margaret Thatcher était intransigeante, courageuse et femme de principes. En cela, elle appartient à cette race – aussi précieuse que rare – des hommes d’Etat.

Ceci explique à la fois l’admiration et la haine qu’elle suscita. En effet, il n’y a rien de plus ingrat et de plus impopulaire pour un mandataire en exercice que de faire prévaloir en toute circonstance l’intérêt général, c’est-à-dire l’application de normes générales et abstraites ou la règne de la loi. Pourquoi ? Car cela revient à dire non à tous ceux qui vous sollicitent quotidiennement pour que vous défendiez leur intérêt particulier. Ne cherchez pas plus loin la cause de la haine que continuent à vouer à Thatcher ces associations qui ont coutume de faire passer pour l’intérêt général les exigences des intérêts corporatistes d’un secteur socio-professionnel déterminé et qu’on appelle les syndicats.

Margaret Thatcher fut l’un de ces grandioses « artisans de l’Etat » (Statecraft) qui, deux ou trois fois par siècle, réforment en profondeur un pays. Néanmoins, hommes d’Etat et politiciens sont complémentaires. Nul n’est tenu d’être exceptionnel et la politique serait impossible sans la capacité de dialoguer et d’équilibrer les points de vue. Pas de politique sans politiciens. Mais, il est également important qu’en période de crise, surgisse une figure d’exception. Pas de politique sans hommes d’Etat.

Q. Le fait de tenir ses promesses, d’être capable de trancher dans le vif, de ne pas craindre d’être impopulaire sont plutôt des qualités en politique. Mais poussés jusqu’à l’entêtement ces traits de caractère ne deviennent-il pas autant de défauts ?

Margaret Thatcher était libérale jusqu’au bout des ongles. Elle a redressé l’économie de son pays. Il y a environ 40 ans, l’Angleterre se trouvait dans une situation relativement comparable à celle de la Grèce aujourd’hui. En 1975, le gouvernement travailliste avait même dû faire appel au FMI pour un montant de 3,9 milliards de dollars, somme considérable à l’époque. L’inflation était de 25% ! Arrive Thatcher qui fait passer – en dix ans – le taux de chômage de 11,8 à 6,8%. On souligne souvent le fait que, durant cette période, les écarts de fortune se sont creusés, ce qui est vrai, en « oubliant » de préciser que le niveau général a fortement augmenté (la pauvreté est une notion relative et évolutive car elle se calcule sur le salaire moyen). Dit simplement : si l’écart entre riches et pauvres se creuse, est-ce réellement un problème si les pauvres deviennent plus riches qu’ils ne l’étaient avant ?

Inévitablement, Margaret Thatcher a, durant ses onze années de règne, commis plusieurs erreurs. L’opération des Malouines a été un incomparable succès qui, entraînant la chute de la dictature argentine, a montré à la face du monde (et aux Soviétiques en particulier) la détermination de l’Occident à réagir militairement. Durant cette campagne, Thatcher reçut l’appui logistique du général Pinochet et lui témoigna toujours de la reconnaissance. Cette complaisance inacceptable a accrédité l’idée fausse d’une proximité idéologique entre le libéralisme et cette dictature atroce qui, en dépit de sa conversion progressive aux idées économiques libérales des « Chicago Boys » (élèves de Friedman), reste profondément condamnable.

Une autre erreur impardonnable, largement méconnue et aux conséquences dramatiques pour l’économie européenne, fut d’avoir perverti le fonctionnement de la science pour des raisons politiques. Préoccupée par la sécurité énergétique et désireuse de ne pas rester l’otage des syndicats du charbonnage, Thatcher a estimé que la thèse, minoritaire à l’époque, du réchauffement climatique d’origine anthropique était un argument supplémentaire en faveur du nucléaire dont elle était une partisane inconditionnelle. Elle a sommé la Royal Society de prouver un lien existant entre température et CO2 et l’argent public a coulé à flots pour financer la recherche, le développement et les institutions en tout genre qui ont proliféré à condition de valider les conclusions qu’on leur exigeait de tirer. Elle chargea le prestigieux MET Office britannique de mettre en place une unité de recherche climatique. Cette unité fut la base d’une nouvelle commission internationale qu’on appellera plus tard… l’IPPC : le GIEC.

Q. Imaginerait-on encore aujourd’hui un dirigeant européen gouverner son pays comme elle le fit : bloc contre bloc, tête contre tête ?…

Ce n’est pas aussi caricatural. Ainsi, Thatcher – contrevérité largement propagée – ne s’est jamais opposé aux mineurs à proprement parler. Elle a affronté le syndicat national des Mineurs (NUM) dont le dirigeant marxiste Scargill déclara unilatéralement, sans procéder au vote des mineurs, la mémorable grève qui s’éternisa une année durant (de 1984 à 1985). Les élections qui parvinrent à se tenir par la suite dans de larges bassins houillers prouvèrent que, dans une large majorité, les mineurs étaient opposés à la grève. Sur ce dossier, Thatcher avait le soutien du parti travailliste et du NCB (Conseil National des Charbonnages) qui désirait fermer les puits non rentables pour refaire du secteur une activité florissante. Mais Scargill disposait de 12.000 piquets volants et réussit à entraver durablement l’exploitation des mines. Au milieu d’affrontements d’une rare violence qui firent plusieurs morts, il fallut toute la détermination de Thatcher et de la police pour faire appliquer la loi et escorter les non-grévistes, parfois même en fourgons blindés, sur leur lieu de travail. Après un an, le NUM capitula sans avoir obtenu quoi que ce soit. C’en était fini de la tyrannie syndicaliste.

 

 

 

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