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L’énergie est la mère de toutes les batailles : c’est autour de cette conviction martelée par Georges-Louis Bouchez, président du Mouvement Réformateur et du Centre Jean Gol, que s’est articulé le colloque international « Souveraineté énergétique : sortir des illusions. Bâtir la puissance » organisé à Herstal.

Dès l’ouverture, le Président du Centre Jean Gol et du MR Georges-Louis Bouchez plante le décor : une Europe qui a renoncé à l’objectif d’une énergie bon marché et abondante, une industrie qui perd du terrain, une Union qui a l’énergie la plus chère du monde et qui s’est rendue plus dépendante du reste du globe. Le fil rouge de la journée est posé : sortir des chimères, remettre les lois physiques, l’économie et l’industrie au cœur des choix politiques et assumer une stratégie de puissance.

Laurence Mathieu, CEO de KEYES et hôte du colloque, a rappelé que sans souveraineté énergétique, il ne peut y avoir de souveraineté numérique, ses propres data centers étant au cœur de ce défi.

Panel 1 : La politique énergétique en Europe, un échec ?

Ce premier panel, modéré par Amid Faljaoui, éditorialiste en chef de Trends-Tendances, a posé le diagnostic le plus sévère de la journée. Philippe Charlez, ingénieur et expert en énergie, a démontré chiffres à l’appui que la décarbonation européenne s’est faite essentiellement par la désindustrialisation, les fossiles représentant encore 87% du mix énergétique mondial en 2024 malgré 45 ans d’efforts. Cécile Maisonneuve, présidente de Decysive et Senior Fellow à l’Institut Montaigne, a analysé le Green Deal comme une politique conçue pour un monde en paix et en mondialisation facile, rendue caduque dès 2020 par le Covid, la guerre en Ukraine et le retournement géopolitique. Nicolas Brahy, Chief Legal Officer chez Hy24, a dénoncé l’échec de l’exécution réglementaire : malgré des objectifs qu’il juge pertinents, la transposition de la directive RED 3 n’est toujours pas achevée sept ans après son adoption, bloquant des investissements prêts à se déployer dans l’hydrogène vert. Maxence Cordiez, Head of Nuclear Fuel Cycle chez Hexana et Fellow à l’Institut Montaigne, a plaidé pour un abandon de l’opposition stérile entre nucléaire et renouvelable, soulignant que la Chine déploie les deux sans hésitation et à une vitesse incomparable.

Panel 2 : Repenser la transition énergétique à l’ère des empires

Modéré par Rémy Leboutte, conseiller au Centre Jean Gol, ce panel a abordé la transition à l’aune du nouveau contexte géopolitique. Christian Gollier, professeur d’économie et ex-directeur de la Toulouse School of Economics (intervenu en visioconférence), a alerté sur le mur de coûts qui se dresse pour les prochaines étapes de décarbonation dans l’acier, l’aviation ou le ciment, et sur le backlash politique inévitable quand le citoyen réalise que la transition n’est pas indolore. Cécile Neven, ministre wallonne de l’Énergie et du Climat, a insisté sur la nécessité d’une réflexion intégrée dépassant l’opposition idéologique entre filières, et sur l’urgence de résoudre la crise des infrastructures de réseau en Wallonie, où 900 projets attendent un accès à la puissance électrique. Audrey Henry, Secrétaire d’État à l’Énergie de la Région de Bruxelles-Capitale, a plaidé pour une simplification radicale des sous-objectifs européens, au profit d’un seul objectif de réduction des émissions de CO2 laissant aux États la liberté des moyens. Fawaz Al Bittar, CEO d’Edora, a défendu le développement de l’éolien offshore flottant comme pilier de l’indépendance énergétique européenne, soulignant l’urgence d’accélérer la Plateforme Princesse Élisabeth en Belgique. Thierry Bros, docteur en génie chimique et professeur à Sciences Po, a retracé l’histoire des empires énergétiques, du charbon britannique au GNL américain, et plaidé pour une déréglementation sévère en lieu et place de l’empilement de stratégies sectorielles qui paralyse l’Europe.

Panel 3 : Comment financer la réindustrialisation énergétique ?

Modéré par Nicolas de Callataÿ, Country Officer de Citigroup Belgique, ce panel a réuni le monde financier autour des défis d’investissement. Wim Vermeir, CIO d’AG Insurance, a rappelé que la transition énergétique représente une occasion d’investissement passionnante, tout en soulignant que la neutralité technologique sans choix politique ciblé ne suffit pas, comme l’a montré l’exemple du diesel, cul-de-sac d’un investissement de 15 ans. Pascal Emsens, CEO d’Aukera Energy, a défendu la compétitivité de certaines filières renouvelables indépendamment des aides publiques, à condition que le cadre réglementaire soit stable et prévisible. Eric Viet, Senior Advisor chez Blackstone, a mis en garde contre la démonétisation de la parole publique : quand l’UE revient sur ses objectifs, les investisseurs qui avaient joué le jeu se retrouvent pénalisés, créant une défiance durable aux conséquences en chaîne. Axel Gautier, professeur d’économie à HEC-ULiège et UCLouvain, a plaidé pour une approche méthodique distinguant objectifs et moyens, avec des signaux de prix fiables et durables plutôt que des subventions perpétuelles.

Panel 4 : La renaissance du nucléaire en Belgique et en Europe

Ce panel, présenté comme l’un des plus attendus de la journée, a été modéré par Rémy Leboutte. Mathieu Bihet, ministre fédéral de l’Énergie, a retracé le chemin qui a mené à la création d’Aurora, la structure de reprise du segment nucléaire d’Engie, et a insisté sur la nécessité de construire de nouvelles capacités pour ancrer le nucléaire dans le temps long, bien au-delà d’une seule législature. Serge Dauby, CEO du Belgium Nuclear Forum, a salué le retournement de situation en Belgique, soulignant que le pays est désormais redevenu une terre d’accueil pour le secteur nucléaire mondial, avec une appétence renouvelée des entreprises et des talents. Denis Dumont, Chief Global Nuclear Officer de Tractebel, a présenté les trois défis majeurs de la filière : la visibilité à long terme, la cohérence de la transition et la capacité à délivrer dans les délais et les budgets, en s’appuyant sur l’effet de série comme chez les Canadiens avec le projet Darlington. Peter Baeten, directeur général du SCK CEN, a détaillé le rôle de son centre dans la prolongation des cuves de réacteurs jusqu’à 80 ans, la formation d’une nouvelle génération d’ingénieurs nucléaires et le développement de réacteurs innovants à neutrons rapides via le projet LÉANDRE. Maxence Cordiez a plaidé pour une filière franco-belge intégrée sur les réacteurs à neutrons rapides et le cycle fermé du combustible MOX, la Belgique et la France étant les deux seuls pays d’Europe occidentale à maîtriser ces technologies.

Panel 5 : Ressources fossiles et géostratégie énergétique

Modéré par Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol, ce panel a réhabilité sans complexe la réalité des fossiles dans l’équation énergétique mondiale. David Clarinval, vice-Premier ministre et ministre de l’Emploi et de l’Économie, a rappelé l’hypocrisie d’une Europe qui prétend décarboner tout en important 25% de ses engrais de Russie, et a plaidé pour des relations stratégiques assumées avec les pays producteurs. Carl-Antoine Saverys, CEO d’Exmar, a mis en cause la réglementation bancaire européenne paralysante, illustrée par l’exemple d’un cargo vénézuélien pour lequel les banques américaines ont répondu en 36 heures là où les banques européennes n’avaient toujours pas tranché après deux mois. Anne-Sophie Corbeau, chercheuse à Columbia University et experte du gaz, a identifié ses trois priorités : conserver le nucléaire européen, explorer la production domestique de gaz dont les réserves de Groningue et intensifier l’isolation du parc résidentiel. Christophe Poinssot, directeur général délégué du BRGM, a insisté sur la nécessité d’avoir des contrats d’approvisionnement à long terme assortis d’une visibilité des prix pour permettre les investissements industriels. Nicolas Meilhan, expert en mobilité et politiques industrielles, a défendu une stratégie d’approvisionnement fondée sur des partenariats stratégiques durables avec des pays tiers fiables et une dérégulation sectorielle permettant réellement de débloquer les opportunités.

Panel 6 : Repenser les réseaux énergétiques à l’heure de la réindustrialisation

Modéré par Rémy Leboutte, ce panel technique a mis en lumière les défis concrets d’adaptation des infrastructures. Damien Ernst, professeur à l’ULiège et expert en réseaux, a appelé à raisonner en termes d’intérêt public plutôt qu’en termes d’intérêts sectoriels, dénonçant la pression exercée sur les décideurs politiques par des acteurs privés brandissant des arguments de souveraineté pour servir leurs propres intérêts. Pascal De Buck, CEO de Fluxys (intervenu à distance), a mis en avant le potentiel de la Plateforme Princesse Élisabeth comme hub régional d’électricité, comparable à ce que Distrigaz avait réalisé pour le gaz depuis Zeebrugge. Frédéric Dunon, CEO d’Elia, a souligné l’urgence de résoudre le déséquilibre géographique entre la production concentrée à Liège et la consommation concentrée à Anvers, ce qui nécessite des investissements massifs en réseaux de transport. Fernand Grifnée, CEO d’ORES, et Luc Warichet, directeur général adjoint de RESA, ont tous deux insisté sur la nécessité d’intégrer les coûts réels de réseau dans les calculs de transition, ceux-ci pesant directement sur la facture des ménages et des entreprises.

Panel 7 : L’énergie au défi de l’IA et des data centers

Dernier panel de la journée, modéré par Rémy Leboutte. En l’absence d’Adrien Dolimont, ministre-président wallon retenu par une réunion diplomatique, son conseiller spécial a rappelé l’ambition wallonne de doubler la capacité électrique disponible pour accueillir les nouvelles industries numériques, et la nécessité d’éviter de réinventer la roue séparément dans chaque région. Laurence Mathieu, CEO de KEYES, a illustré concrètement la corrélation entre souveraineté numérique et souveraineté énergétique : sans énergie pilotable et souveraine, les secteurs critiques que sont les hôpitaux, la finance et les institutions européennes ne peuvent pas fonctionner. Frédéric Descamps, Regional Director Europe, Moyen-Orient et Afrique des opérations data center chez Google, a décrit l’explosion des besoins énergétiques liés à l’IA et a plaidé pour une colocation intelligente entre production et consommation, notamment en rapprochant les data centers des futures centrales nucléaires, sur le modèle de ce qui se fait déjà aux États-Unis avec les SMR.

Conclusions : Georges-Louis Bouchez

Pour clore cette journée dense, Georges-Louis Bouchez est revenu à l’essentiel. « Ce n’est pas en se réfugiant derrière les illusions qu’on améliore la vie des gens, mais c’est plutôt en les confrontant à la réalité. » Il a réaffirmé l’opposition du Mouvement Réformateur à l’entrée en vigueur au 1er janvier 2028 de l’ETS2, de la REC3 et de la PEB4, dont les conséquences sur le pouvoir d’achat et la compétitivité industrielle seraient selon lui dramatiques. Il a annoncé la publication prochaine d’un recueil des interventions et d’un document politique à vocation opérationnelle, libre de droits pour être repris le plus largement possible. Et il a donné rendez-vous au trimestre prochain pour le prochain grand colloque du Centre Jean Gol, consacré cette fois à la Chine, dans toutes ses dimensions : énergétique, industrielle, sécuritaire et de souveraineté.