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La conférence organisée hier soir aux Facultés universitaires Saint-Louis autour de la liberté académique devait être un moment de réflexion et de débat. Elle l’a été pleinement. Mais elle a également révélé, de manière presque expérimentale, les tensions qui traversent aujourd’hui une partie du monde universitaire.

Avant même le début de l’événement, une cinquantaine de protestataires, composés d’étudiants et de professeurs, s’étaient rassemblés à l’entrée. Munis d’un mégaphone, ils scandaient des slogans largement dirigés contre certaines politiques de l’enseignement, sans lien direct avec la question de la liberté académique qui était pourtant au cœur de la conférence.

Paradoxalement, alors même que des professeurs de premier plan avaient accepté d’y participer dans un esprit de pluralisme, deux pétitions avaient émergé pour en contester la tenue. L’une émanait d’académiques réclamant que l’université prenne publiquement ses distances avec l’événement. L’autre, portée par des étudiants dénonçant la prétendue « cancel culture », exigeait dans le même mouvement… la déprogrammation de la conférence.

Ce paradoxe n’était pas anecdotique : il constituait bien malgré lui une démonstration éclatante de la nécessité du débat que cette conférence entend précisément défendre.

Que nous apprend, dès lors, cet épisode ?

  1. Une minorité qui ne débat pas, mais veut interdire

Il ne s’agissait pas de reprocher à certains d’exprimer des opinions radicales. Le débat démocratique suppose précisément la diversité des convictions. Ce qui posait problème, en revanche, était la volonté d’empêcher l’expression d’autrui.

Les procédés observés – pétitions, pressions, tentatives de disqualification morale – relevaient moins de la controverse intellectuelle que d’une logique d’exclusion.

Ils étaient le fait d’une minorité organisée, particulièrement visible, qui semblait chercher non pas à convaincre, mais à faire taire.

  1. Une institution mise à l’épreuve

L’institution universitaire a été mise à l’épreuve. Elle n’a pas cédé aux pressions et la conférence a été maintenue, ce qui mérite d’être souligné.

Cela n’efface pas pour autant le climat dans lequel elle a été préparée, marqué par certaines prises de position outrancières, des procès d’intention infondés et des accusations de « provocation » visant notamment le Centre Jean Gol.

Ces réactions, bien qu’elles ne reflètent pas l’ensemble du monde académique, témoignent d’un niveau de tension préoccupant, où l’argumentation cède trop souvent la place à la caricature.

Le fantasme d’une « instrumentalisation »

Certains acteurs académiques ont affirmé que le Centre Jean Gol chercherait à instrumentaliser l’université, à l’utiliser comme caisse de résonance d’une idéologie jugée dangereuse. Une telle accusation repose sur une vision victimaire de l’université, comme si elle était d’abord un espace assiégé qu’il faudrait protéger de la société plutôt qu’un lieu de débat ouvert au monde.

D’une part, la conférence a été pluraliste.

D’autre part, les intervenants, y compris ceux issus ou proches de la tradition libérale, se sont inscrits dans les règles du débat académique : argumentation, contradiction, rigueur.

Plus fondamentalement, ce type de critique révèle, chez certains, une lecture idéologisée de l’espace universitaire, comme si seuls les académiques étaient capables de mener un véritable débat intellectuel. Or cette capacité se retrouve aussi chez des responsables politiques, des acteurs associatifs, des syndicalistes, des entrepreneurs, des journalistes ou des citoyens engagés.

Et surtout, dans ces débats de société à forte portée intellectuelle, la neutralité absolue est un leurre. La vraie question n’est pas de savoir qui serait « neutre », mais qui accepte de soumettre ses convictions à l’épreuve du débat.

  1. L’université, un bien commun

Certains se sont émus de voir un parti politique « venir chez eux », comme si l’université était un espace privatisé. Cette conception est problématique.

L’université est financée par la collectivité. Elle appartient, en ce sens, à l’ensemble des citoyens.

Les représentants démocratiquement élus disposent d’une légitimité politique. Les académiques, d’une légitimité intellectuelle. Ces deux formes de légitimité ne s’opposent pas : elles peuvent et doivent dialoguer.

  1. La peur du débat

Un argument est revenu avec insistance : celui du risque de troubles. La présence même des protestataires à l’entrée en a constitué une illustration concrète.

Mais c’est précisément là que réside le problème le plus grave. Une forme de peur semble s’installer dans certains segments : peur du conflit d’idées, peur de l’altérité, peur de la confrontation intellectuelle.

Qu’une institution faite pour la discussion en vienne à redouter ce qui devrait la faire vivre constitue quelque chose de profondément regrettable.

  1. Une radicalisation politique

Ces dynamiques s’inscrivent dans un contexte plus large. Une partie de la gauche semble céder à une forme de radicalisation marquée par l’invective et la diabolisation, notamment à l’égard des libéraux et du MR.

Ce phénomène ne concerne pas l’ensemble de cet espace politique, mais il pèse sur le climat du débat public.

  1. Critiquer n’est pas attaquer

La suspicion manifestée par certains acteurs universitaires s’explique aussi par les critiques formulées à l’égard du fonctionnement du monde académique.

Ces critiques relèvent pleinement du débat public. Elles ne visent pas l’ensemble de la communauté universitaire, mais certaines dynamiques spécifiques.

La liberté académique ne signifie pas un droit à ne pas être critiqué.

Continuer à faire vivre le débat

Au fond, cette conférence a agi comme un révélateur.

Faut-il, face aux dérives qu’elle met en lumière, renoncer à organiser ce type de débats ou, au contraire, les multiplier ?

Peut-on accepter que des minorités intolérantes dictent, par la pression, ce qui peut encore être discuté dans une université ?

Mais surtout, quelle idée voulons-nous défendre de l’université ? Un club fermé, réservé à ceux qui y enseignent ou y travaillent, ou une communauté vivante qui s’étend aussi à la multitude de ses anciens étudiants et rayonne dans les institutions publiques, les entreprises, les associations, les médias et la vie politique ?

Réduire l’université à un microcosme et en exclure les acteurs de la société civile au motif qu’ils n’en relèveraient pas, n’est-ce pas trahir sa vocation ?

Voulons-nous une université qui se recroqueville, ou une université qui rayonne, accueille la contradiction et demeure pleinement inscrite dans la cité ?

 

Une carte blanche de Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol